Saison 3
Épisode 21 — Fêtes traditionnelles coréennes
Depuis sa rencontre face à face avec la Gumiho, l’aventure n’a plus tout à fait la même saveur pour Jieun.
Pendant longtemps, elle avait avancé sans véritable certitude, suivant les indications d’un carnet reçu mystérieusement à Séoul et accumulant les rencontres impossibles dans les rues de Paris. Une part d’elle s’était parfois demandé si elle ne donnait pas trop d’importance à des coïncidences, simplement parce qu’elle avait désespérément besoin de comprendre pourquoi elle a trouvé des traces de sa grand-mère à Paris.
Mais désormais, elle possède une certitude : La Gumiho existe !
Elle l’a vue à quelques mètres d’elle, majestueuse, ses neuf queues déployées dans l’obscurité. Elle a croisé son regard et, surtout, elle l’a vue intervenir lorsque la gwisin la menaçait.
Jieun sait pourtant ce que Minho pense des Gumihos. Pour lui, elles appartiennent à ces créatures dont il faut se méfier et qu’il peut être nécessaire de combattre pour protéger les humains.
Mais Jieun refuse de croire que celle qu’elle a rencontrée soit maléfique.
Ce n’est encore qu’une intuition, et elle serait bien incapable de la défendre avec des preuves. Pourtant, quelque chose au plus profond d’elle lui affirme que cette Gumiho ne cherche pas à lui faire du mal.
Il reste également les « Jikimis », ces mystérieux gardiens qui accompagnent discrètement son parcours à Paris. Ils semblent connaître son nom, parfois même savoir où sa quête doit la conduire, mais Jieun a progressivement compris qu’ils ne possèdent pas toutes les réponses. Chacun détient seulement une partie de l’histoire et, surtout, chacun semble garder soigneusement certains secrets.
Une chose lui paraît désormais évidente : elle n’a pas reçu le carnet par hasard.
Quelqu’un savait qu’elle viendrait à Paris.
Quelqu’un a préparé ce chemin avant son arrivée.
Et maintenant qu’elle sait que sa grand-mère a elle-même laissé des traces dans plusieurs des lieux qu’elle traverse, le mystère devient encore plus personnel.
En pensant à elle, Jieun réalise soudain la date. Aujourd’hui, c’est Chuseok!
Cette pensée provoque un petit pincement dans sa poitrine. Cette fête a toujours évoqué pour elle la famille, les repas partagés et ces moments où plusieurs générations se retrouvent autour d’une même table. Cette année, elle est seule à Paris, tandis que sa famille se trouve à des milliers de kilomètres.
Son téléphone vibre justement à cet instant.
C’est la gérante de Mugunghwa, la boutique de tissu coréen.
Elle l’invite à venir célébrer Chuseok avec elle et… avec d’autres Jikimis.
Jieun relit cette dernière phrase.
Elle ne sera finalement pas seule pour Chuseok.
Et surtout, rencontrer plusieurs gardiens au même endroit représente peut-être une occasion unique de comprendre enfin ce qu’ils savent.
Elle accepte sans hésiter.
Le soir venu, Jieun arrive devant un grand appartement parisien et sonne.
Une femme qu’elle n’a jamais vue lui ouvre la porte, mais son visage s’illumine immédiatement en la découvrant.
– Jieun ! Entrez, je vous en prie.
Encore une inconnue qui connaît son nom.
Jieun commence presque à s’y habituer.
Elle entre néanmoins avec une certaine hésitation et découvre un appartement déjà rempli de monde. Plusieurs groupes discutent joyeusement, des rires traversent la pièce et une grande table accueille déjà différents plats préparés pour Chuseok.
Les conversations se mêlent aux parfums familiers de la cuisine coréenne, et pendant quelques instants, Jieun pourrait presque oublier qu’elle se trouve à Paris.
Elle écoute, échange quelques mots et tente de se mêler aux conversations. Pourtant, après plusieurs dizaines de minutes, un étrange malaise persiste.
Elle ne se sent pas réellement à sa place.
Est-ce simplement parce qu’elle ne connaît presque personne ?
Ou parce qu’elle sait désormais que plusieurs de ces visages appartiennent probablement aux fameux Jikimi ?
Chaque regard lui paraît soudain susceptible de cacher quelque chose.
Puis une silhouette familière surgit enfin au milieu des invités.
– Jieun !
Elle reconnaît immédiatement la gérante de la boutique Mugunghwa et retrouve spontanément le sourire.
Enfin quelqu’un qu’elle connaît.
La femme s’approche chaleureusement et s’excuse de l’avoir laissée seule au milieu de tous ces inconnus. Jieun la rassure rapidement, puis toutes deux commencent à discuter de choses beaucoup plus ordinaires.
Étrangement, Jieun n’a même pas envie de l’interroger.
Pas tout de suite.
Pour Chuseok, elle préfère profiter quelques instants de cette chaleur humaine plutôt que de parler encore de créatures, de secrets et de sa quête.
Après un moment, la femme s’excuse de nouveau et disparaît dans une autre pièce. Elle revient presque immédiatement, mais son expression est légèrement différente.
– Jieun, l’hôte de cette fête souhaiterait vous recevoir.
Jieun est surprise.
– Maintenant ?
– Oui. Suivez-moi.
La femme la conduit devant une porte située à l’écart de la pièce principale.
Lorsqu’elle l’ouvre, l’atmosphère change complètement.
La lumière y est tamisée et les bruits de la fête ne parviennent plus que faiblement jusqu’ici. Après la chaleur et l’agitation du salon, Jieun a presque l’impression d’être entrée dans un autre appartement.
Au fond de la pièce, une vieille femme est assise dans un fauteuil.
Jieun remarque alors une seconde personne.
À une petite table installée dans un coin se tient le vieil homme au hanji (rencontré à la fin de la saison 1).
Leurs regards se croisent.
L’homme incline simplement la tête et Jieun lui rend son salut en silence, comme si aucun des deux ne voulait troubler l’atmosphère étrange de la pièce.
Elle s’approche ensuite de la vieille femme et la salue avec respect.
Cette dernière l’observe longuement.
– C’est donc vous.
Jieun relève légèrement les yeux.
Pas de bonjour.
Pas même un sourire.
Elle essaie néanmoins de rester polie.
– Je suis ravie de vous rencontrer. Et je vous remercie de m’avoir invitée à cette fête.
La vieille femme la détaille encore quelques secondes.
– Je m’attendais à quelqu’un d’un autre genre.
Jieun sent déjà poindre son agacement.
Elle ne répond pas.
– Qu’avez-vous trouvé depuis votre arrivée ici ? demande finalement la vieille femme.
Jieun ouvre la bouche.
– J’ai…
– Certainement rien, l’interrompt-elle aussitôt. Il n’y a rien à trouver, n’est-ce pas ?
Cette fois, Jieun serre légèrement les dents.
Elle commence à comprendre pourquoi cette conversation se déroule à l’écart des autres invités.
La vieille femme poursuit sans lui laisser davantage de place.
– Vous savez, ce n’est pas parce que vous avez reçu un carnet que cela fait de vous quelqu’un d’unique. Vous devriez rentrer en Corée. Vous perdez votre temps ici.
Jieun reste quelques secondes sans voix.
Dans le coin de la pièce, elle entend le vieil homme au hanji grommeler quelque chose d’incompréhensible, mais dont le ton suffit à exprimer son désaccord.
Jieun, elle, ne compte pas se laisser faire.
Elle a traversé trop de choses depuis son arrivée à Paris pour accepter qu’une inconnue balaie toute son aventure en quelques phrases.
– Je fais ce que je veux. Qui êtes-vous pour décider de ce que je dois faire ?
La vieille femme ne semble nullement impressionnée.
– Vous pouvez perdre votre temps si cela vous chante. Mais ne commettez pas de bêtises irréparables.
Jieun se fige légèrement.
Ces mots lui rappellent immédiatement d’autres avertissements entendus depuis le début de sa quête.
Toujours cette même prudence.
Toujours cette impression que les Jikimi cherchent à la guider tout en lui cachant précisément ce dont elle devrait avoir peur.
Son agacement finit par prendre le dessus.
– Je trouverai la Gumiho, lance Jieun avec un ton ferme.
Derrière elle, Jieun entend un léger rire étouffé. Le vieil homme semble manifestement apprécier de la voir retrouver sa détermination.
La vieille femme, en revanche, reste impassible.
– Les Gumihos ne sont plus de ce monde. Vous n’en trouverez aucune.
Jieun la fixe, stupéfaite.
Elle sait que c’est faux.
Elle en a vu une.
Pas dans un dessin ni dans un récit ancien. Elle se trouvait devant elle, dans une ruelle de Montmartre, assez proche pour que Jieun puisse distinguer le symbole rouge sur son front.
Elle pourrait le dire maintenant.
Pourtant, quelque chose la retient.
Si cette femme ignore que la Gumiho existe encore, peut-être vaut-il mieux qu’elle continue de l’ignorer.
La vieille dame devient soudain plus songeuse.
– Vous devriez cesser cette quête inutile. Et surtout, je vous déconseille d’aller au-delà des « portes de la raison » pour retrouver une Gumiho qui n’existe que dans votre imagination.
Jieun fronce les sourcils.
« Les portes de la raison ? »
La formulation lui paraît étrangement précise.
Elle ne sait pas s’il s’agit d’une métaphore, d’un avertissement ou de quelque chose de beaucoup plus concret.
Mais après toutes les provocations qu’elle vient d’entendre, ce sont exactement les mots qu’il ne fallait pas prononcer.
– Alors j’ouvrirai ces portes, lance Jieun avec une pointe de provocation.
Pour la première fois, la vieille femme réagit.
Elle relève brusquement les yeux vers Jieun.
Son expression change juste assez pour trahir une pensée qu’elle aurait préféré cacher : elle vient peut-être de comprendre qu’en voulant détourner Jieun de cette piste, elle vient au contraire de lui en offrir une nouvelle.
Un petit rire s’élève derrière elles.
Le vieil homme au hanji se lève enfin.
– Allons, allons ! Trêve de bavardages. C’est Chuseok, après tout ! Allons fêter cela comme il se doit.
Il rejoint Jieun et, sans laisser à la vieille femme le temps de reprendre la conversation, l’accompagne vers la sortie.
Juste avant que la porte ne se referme, il se penche légèrement vers Jieun avec ce sourire malicieux qu’elle commence à bien connaître.
– Tu viens de découvrir quelque chose d’important : les Jikimi ne sont pas tous d’accord entre eux.
Puis la porte se ferme.
Jieun retrouve brusquement les conversations, les rires et les bruits de vaisselle de la fête.
Quelques minutes auparavant, elle avait espéré profiter de Chuseok, rencontrer de nouvelles personnes et peut-être retrouver un peu de cette atmosphère familiale qui lui manque tant depuis son arrivée à Paris.
Elle n’en a désormais plus vraiment envie.
Son esprit est resté dans la pièce qu’elle vient de quitter.
« Les portes de la raison »
Plus elle répète cette expression, plus elle lui paraît étrange.
S’agit-il seulement d’une métaphore destinée à lui dire de ne pas franchir certaines limites ?
Ou existe-t-il réellement quelque chose qu’elle doit trouver et ouvrir ?
Un autre détail la trouble. La vieille femme a employé une expression dont le sens peut être beaucoup moins évident qu’il n’y paraît. Le mot coréen « 정신 » peut évoquer l’esprit, la conscience, la lucidité… autant de nuances qui pourraient modifier complètement la manière d’interpréter son avertissement.
Peut-être Jieun s’attache-t-elle au mauvais sens, quand elle entend « Les portes de la raison ».
Elle repense également à la réaction de la vieille femme lorsqu’elle a annoncé qu’elle ouvrirait ces fameuses portes.
Pendant une seconde seulement, son assurance avait disparu.
Elle avait peur que Jieun comprenne quelque chose.
Jieun était venue à cette fête dans l’espoir d’obtenir enfin quelques réponses des Jikimi. Elle en repart avec une nouvelle énigme et, surtout, avec la certitude que même ceux qui l’accompagnent depuis son arrivée ne partagent pas tous les mêmes intentions.
Certains veulent qu’elle continue.
D’autres préféreraient manifestement qu’elle s’arrête.
Et quelque part entre ces deux camps se cache probablement une vérité que personne ne semble prêt à lui révéler.
Jieun regarde autour d’elle. Les invités continuent de célébrer Chuseok comme si rien ne venait de se passer, tandis que les plats circulent et que les conversations reprennent autour d’elle.
Cette fois, pourtant, son doute n’a pas affaibli sa détermination.
Il l’a renforcée.
La vieille femme voulait qu’elle renonce.
Elle vient seulement de lui donner une nouvelle direction.
Jieun trouvera ces portes, si elles existent.
Pendant longtemps, elle avait avancé sans véritable certitude, suivant les indications d’un carnet reçu mystérieusement à Séoul et accumulant les rencontres impossibles dans les rues de Paris. Une part d’elle s’était parfois demandé si elle ne donnait pas trop d’importance à des coïncidences, simplement parce qu’elle avait désespérément besoin de comprendre pourquoi elle a trouvé des traces de sa grand-mère à Paris.
Mais désormais, elle possède une certitude : La Gumiho existe !
Elle l’a vue à quelques mètres d’elle, majestueuse, ses neuf queues déployées dans l’obscurité. Elle a croisé son regard et, surtout, elle l’a vue intervenir lorsque la gwisin la menaçait.
Jieun sait pourtant ce que Minho pense des Gumihos. Pour lui, elles appartiennent à ces créatures dont il faut se méfier et qu’il peut être nécessaire de combattre pour protéger les humains.
Mais Jieun refuse de croire que celle qu’elle a rencontrée soit maléfique.
Ce n’est encore qu’une intuition, et elle serait bien incapable de la défendre avec des preuves. Pourtant, quelque chose au plus profond d’elle lui affirme que cette Gumiho ne cherche pas à lui faire du mal.
Il reste également les « Jikimis », ces mystérieux gardiens qui accompagnent discrètement son parcours à Paris. Ils semblent connaître son nom, parfois même savoir où sa quête doit la conduire, mais Jieun a progressivement compris qu’ils ne possèdent pas toutes les réponses. Chacun détient seulement une partie de l’histoire et, surtout, chacun semble garder soigneusement certains secrets.
Une chose lui paraît désormais évidente : elle n’a pas reçu le carnet par hasard.
Quelqu’un savait qu’elle viendrait à Paris.
Quelqu’un a préparé ce chemin avant son arrivée.
Et maintenant qu’elle sait que sa grand-mère a elle-même laissé des traces dans plusieurs des lieux qu’elle traverse, le mystère devient encore plus personnel.
En pensant à elle, Jieun réalise soudain la date. Aujourd’hui, c’est Chuseok!
Cette pensée provoque un petit pincement dans sa poitrine. Cette fête a toujours évoqué pour elle la famille, les repas partagés et ces moments où plusieurs générations se retrouvent autour d’une même table. Cette année, elle est seule à Paris, tandis que sa famille se trouve à des milliers de kilomètres.
Son téléphone vibre justement à cet instant.
C’est la gérante de Mugunghwa, la boutique de tissu coréen.
Elle l’invite à venir célébrer Chuseok avec elle et… avec d’autres Jikimis.
Jieun relit cette dernière phrase.
Elle ne sera finalement pas seule pour Chuseok.
Et surtout, rencontrer plusieurs gardiens au même endroit représente peut-être une occasion unique de comprendre enfin ce qu’ils savent.
Elle accepte sans hésiter.
Le soir venu, Jieun arrive devant un grand appartement parisien et sonne.
Une femme qu’elle n’a jamais vue lui ouvre la porte, mais son visage s’illumine immédiatement en la découvrant.
– Jieun ! Entrez, je vous en prie.
Encore une inconnue qui connaît son nom.
Jieun commence presque à s’y habituer.
Elle entre néanmoins avec une certaine hésitation et découvre un appartement déjà rempli de monde. Plusieurs groupes discutent joyeusement, des rires traversent la pièce et une grande table accueille déjà différents plats préparés pour Chuseok.
Les conversations se mêlent aux parfums familiers de la cuisine coréenne, et pendant quelques instants, Jieun pourrait presque oublier qu’elle se trouve à Paris.
Elle écoute, échange quelques mots et tente de se mêler aux conversations. Pourtant, après plusieurs dizaines de minutes, un étrange malaise persiste.
Elle ne se sent pas réellement à sa place.
Est-ce simplement parce qu’elle ne connaît presque personne ?
Ou parce qu’elle sait désormais que plusieurs de ces visages appartiennent probablement aux fameux Jikimi ?
Chaque regard lui paraît soudain susceptible de cacher quelque chose.
Puis une silhouette familière surgit enfin au milieu des invités.
– Jieun !
Elle reconnaît immédiatement la gérante de la boutique Mugunghwa et retrouve spontanément le sourire.
Enfin quelqu’un qu’elle connaît.
La femme s’approche chaleureusement et s’excuse de l’avoir laissée seule au milieu de tous ces inconnus. Jieun la rassure rapidement, puis toutes deux commencent à discuter de choses beaucoup plus ordinaires.
Étrangement, Jieun n’a même pas envie de l’interroger.
Pas tout de suite.
Pour Chuseok, elle préfère profiter quelques instants de cette chaleur humaine plutôt que de parler encore de créatures, de secrets et de sa quête.
Après un moment, la femme s’excuse de nouveau et disparaît dans une autre pièce. Elle revient presque immédiatement, mais son expression est légèrement différente.
– Jieun, l’hôte de cette fête souhaiterait vous recevoir.
Jieun est surprise.
– Maintenant ?
– Oui. Suivez-moi.
La femme la conduit devant une porte située à l’écart de la pièce principale.
Lorsqu’elle l’ouvre, l’atmosphère change complètement.
La lumière y est tamisée et les bruits de la fête ne parviennent plus que faiblement jusqu’ici. Après la chaleur et l’agitation du salon, Jieun a presque l’impression d’être entrée dans un autre appartement.
Au fond de la pièce, une vieille femme est assise dans un fauteuil.
Jieun remarque alors une seconde personne.
À une petite table installée dans un coin se tient le vieil homme au hanji (rencontré à la fin de la saison 1).
Leurs regards se croisent.
L’homme incline simplement la tête et Jieun lui rend son salut en silence, comme si aucun des deux ne voulait troubler l’atmosphère étrange de la pièce.
Elle s’approche ensuite de la vieille femme et la salue avec respect.
Cette dernière l’observe longuement.
– C’est donc vous.
Jieun relève légèrement les yeux.
Pas de bonjour.
Pas même un sourire.
Elle essaie néanmoins de rester polie.
– Je suis ravie de vous rencontrer. Et je vous remercie de m’avoir invitée à cette fête.
La vieille femme la détaille encore quelques secondes.
– Je m’attendais à quelqu’un d’un autre genre.
Jieun sent déjà poindre son agacement.
Elle ne répond pas.
– Qu’avez-vous trouvé depuis votre arrivée ici ? demande finalement la vieille femme.
Jieun ouvre la bouche.
– J’ai…
– Certainement rien, l’interrompt-elle aussitôt. Il n’y a rien à trouver, n’est-ce pas ?
Cette fois, Jieun serre légèrement les dents.
Elle commence à comprendre pourquoi cette conversation se déroule à l’écart des autres invités.
La vieille femme poursuit sans lui laisser davantage de place.
– Vous savez, ce n’est pas parce que vous avez reçu un carnet que cela fait de vous quelqu’un d’unique. Vous devriez rentrer en Corée. Vous perdez votre temps ici.
Jieun reste quelques secondes sans voix.
Dans le coin de la pièce, elle entend le vieil homme au hanji grommeler quelque chose d’incompréhensible, mais dont le ton suffit à exprimer son désaccord.
Jieun, elle, ne compte pas se laisser faire.
Elle a traversé trop de choses depuis son arrivée à Paris pour accepter qu’une inconnue balaie toute son aventure en quelques phrases.
– Je fais ce que je veux. Qui êtes-vous pour décider de ce que je dois faire ?
La vieille femme ne semble nullement impressionnée.
– Vous pouvez perdre votre temps si cela vous chante. Mais ne commettez pas de bêtises irréparables.
Jieun se fige légèrement.
Ces mots lui rappellent immédiatement d’autres avertissements entendus depuis le début de sa quête.
Toujours cette même prudence.
Toujours cette impression que les Jikimi cherchent à la guider tout en lui cachant précisément ce dont elle devrait avoir peur.
Son agacement finit par prendre le dessus.
– Je trouverai la Gumiho, lance Jieun avec un ton ferme.
Derrière elle, Jieun entend un léger rire étouffé. Le vieil homme semble manifestement apprécier de la voir retrouver sa détermination.
La vieille femme, en revanche, reste impassible.
– Les Gumihos ne sont plus de ce monde. Vous n’en trouverez aucune.
Jieun la fixe, stupéfaite.
Elle sait que c’est faux.
Elle en a vu une.
Pas dans un dessin ni dans un récit ancien. Elle se trouvait devant elle, dans une ruelle de Montmartre, assez proche pour que Jieun puisse distinguer le symbole rouge sur son front.
Elle pourrait le dire maintenant.
Pourtant, quelque chose la retient.
Si cette femme ignore que la Gumiho existe encore, peut-être vaut-il mieux qu’elle continue de l’ignorer.
La vieille dame devient soudain plus songeuse.
– Vous devriez cesser cette quête inutile. Et surtout, je vous déconseille d’aller au-delà des « portes de la raison » pour retrouver une Gumiho qui n’existe que dans votre imagination.
Jieun fronce les sourcils.
« Les portes de la raison ? »
La formulation lui paraît étrangement précise.
Elle ne sait pas s’il s’agit d’une métaphore, d’un avertissement ou de quelque chose de beaucoup plus concret.
Mais après toutes les provocations qu’elle vient d’entendre, ce sont exactement les mots qu’il ne fallait pas prononcer.
– Alors j’ouvrirai ces portes, lance Jieun avec une pointe de provocation.
Pour la première fois, la vieille femme réagit.
Elle relève brusquement les yeux vers Jieun.
Son expression change juste assez pour trahir une pensée qu’elle aurait préféré cacher : elle vient peut-être de comprendre qu’en voulant détourner Jieun de cette piste, elle vient au contraire de lui en offrir une nouvelle.
Un petit rire s’élève derrière elles.
Le vieil homme au hanji se lève enfin.
– Allons, allons ! Trêve de bavardages. C’est Chuseok, après tout ! Allons fêter cela comme il se doit.
Il rejoint Jieun et, sans laisser à la vieille femme le temps de reprendre la conversation, l’accompagne vers la sortie.
Juste avant que la porte ne se referme, il se penche légèrement vers Jieun avec ce sourire malicieux qu’elle commence à bien connaître.
– Tu viens de découvrir quelque chose d’important : les Jikimi ne sont pas tous d’accord entre eux.
Puis la porte se ferme.
Jieun retrouve brusquement les conversations, les rires et les bruits de vaisselle de la fête.
Quelques minutes auparavant, elle avait espéré profiter de Chuseok, rencontrer de nouvelles personnes et peut-être retrouver un peu de cette atmosphère familiale qui lui manque tant depuis son arrivée à Paris.
Elle n’en a désormais plus vraiment envie.
Son esprit est resté dans la pièce qu’elle vient de quitter.
« Les portes de la raison »
Plus elle répète cette expression, plus elle lui paraît étrange.
S’agit-il seulement d’une métaphore destinée à lui dire de ne pas franchir certaines limites ?
Ou existe-t-il réellement quelque chose qu’elle doit trouver et ouvrir ?
Un autre détail la trouble. La vieille femme a employé une expression dont le sens peut être beaucoup moins évident qu’il n’y paraît. Le mot coréen « 정신 » peut évoquer l’esprit, la conscience, la lucidité… autant de nuances qui pourraient modifier complètement la manière d’interpréter son avertissement.
Peut-être Jieun s’attache-t-elle au mauvais sens, quand elle entend « Les portes de la raison ».
Elle repense également à la réaction de la vieille femme lorsqu’elle a annoncé qu’elle ouvrirait ces fameuses portes.
Pendant une seconde seulement, son assurance avait disparu.
Elle avait peur que Jieun comprenne quelque chose.
Jieun était venue à cette fête dans l’espoir d’obtenir enfin quelques réponses des Jikimi. Elle en repart avec une nouvelle énigme et, surtout, avec la certitude que même ceux qui l’accompagnent depuis son arrivée ne partagent pas tous les mêmes intentions.
Certains veulent qu’elle continue.
D’autres préféreraient manifestement qu’elle s’arrête.
Et quelque part entre ces deux camps se cache probablement une vérité que personne ne semble prêt à lui révéler.
Jieun regarde autour d’elle. Les invités continuent de célébrer Chuseok comme si rien ne venait de se passer, tandis que les plats circulent et que les conversations reprennent autour d’elle.
Cette fois, pourtant, son doute n’a pas affaibli sa détermination.
Il l’a renforcée.
La vieille femme voulait qu’elle renonce.
Elle vient seulement de lui donner une nouvelle direction.
Jieun trouvera ces portes, si elles existent.

